L’infiltration des forces de sûreté afghanes

(©Jean-Jacques CÉCILE, publié dans les pages de la revue Assaut n°66, octobre 2011)

Les chiffres publiés par le New York Times témoignent d’une facette mal connue du conflit afghan : entre mars 2009 et juin 2011, au moins 57 personnes dont 32 soldats américains ont été assassinées par des membres des services de sûreté nationaux ayant retourné leurs armes contre leurs mentors. Les motivations relatives à ces meurtres ne sont certes pas toutes marquées au sceau du terrorisme mais il n’en reste pas moins qu’en Afghanistan, tel une épée de Damoclès, le spectre malfaisant de l’infiltration d’unités cornaquées ou non par des conseillers occidentaux rôde sans cesse.

Une stratégie délibérée ?

Base aérienne de Kaboul, 27 avril 2011. Au premier étage d’un bâtiment, une réunion militaire quotidienne banale mêle des soldats afghans à des militaires ainsi que des contractors américains. La routine, quoi. Sauf que ce jour-là, un officier appartenant à l’armée de l’Air nationale ouvre le feu sans crier gare. Bilan : huit militaires de l’Oncle Sam, un contractor américain et un soldat afghan tués, sans compter les blessés. L’homme était-il un infiltré à la solde d’al-Qaeda ou des taliban ? A-t-il plus simplement mal réagi à une violente altercation ? La réponse à cette interrogation reste incertaine y compris pour un de ses amis qui déclarera juste après le drame : « je suis estomaqué. Je n’ai aucune idée sur les raisons qui l’on poussé à faire cela ». Un constat est en revanche avéré : au pays de l’insolence, les événements de ce genre ont une fâcheuse tendance à se multiplier. Doit-on considérer qu’il s’agit d’une stratégie délibérée de la part des insurgés ?
Il est des observateurs pour qui une réponse affirmative ne fait aucun doute. Se sachant incapables de concurrencer les troupes occidentales sur le plan de la puissance de feu, taliban et autres thuriféraires d’al-Qaeda sont sans cesse à la recherche de telles méthodes coûtant peu mais susceptibles de rapporter gros aussi bien sur le plan de l’efficacité tactique que sur celui de l’action psychologique. Par la voix d’un dénommé Zabiullah Mujahid présenté comme étant leur porte-parole, les taliban l’ont du reste affirmé haut et fort : « les moudjahidines sont capables d’infiltrer les rangs de l’ennemi et mettent ces opportunités à profit afin de réaliser des attentats », affirme à l’Associated Press le personnage qui précise par ailleurs que la « nouvelle » stratégie du mouvement auquel il appartient repose principalement sur les attaques suicides, les assassinats ciblés ainsi que, précisément, les infiltrations.

Le contre-espionnage

Face à cela, les Occidentaux ainsi que les forces afghanes loyales au pouvoir central ont dramatiquement accéléré l’implémentation de mesures censées permettre de démasquer les infiltrés avant qu’ils ne passent à l’action. Un programme mis en place à l’été 2010 a permis d’entraîner jusqu’au mois d’avril un total de 222 agents afghans avec un objectif de 445 agents formés en fin d’année 2011. Le but est de placer des spécialistes du contre-espionnage « jusqu’aux niveaux hiérarchiques les plus bas dans toutes les organisations (…) avec la seule mission d’identifier ceux qui veulent les infiltrer ou ceux qui cherchent à manipuler des gens d’ores et déjà embauchés afin de les amener à sympathiser avec les thèses défendues par les taliban », indique le lieutenant-général William Caldwell qui dirige pour les Occidentaux toutes les actions de formation entreprises au profit des forces afghanes. Lotfullah Mashal, le porte-parole du National Directorate of Security, a quant à lui déclaré que son organisme d’appartenance avait la ferme intention de détacher très prochainement des spécialistes auprès des centres de recrutement de l’armée ainsi que de la police. Les « services » occidentaux sont eux-aussi sur la brèche.
Sur son blog Le mamouth, Jean-Marc Tanguy affirme ainsi que la Direction pour la protection et la sécurité de la Défense française déploie en Afghanistan « quasiment un tiers de ses effectifs d’active mobilisés en opérations extérieures pour des missions de CI (counter-intelligence, ou contre-ingérence, en français) », l’ensemble étant principalement lié « à l’emploi de collaborateurs autochtones ». On a plus récemment appris que le Pentagone avait envoyé sur place 80 agents supplémentaires spécialistes du contre-espionnage. But : mieux passer au crible le background des candidats qui se présentent, réexaminer les dossiers des recrues en cours de formation et plus généralement durcir les tactiques, techniques et procédures censées permettre de détecter ces brebis galeuses dont il est maintenant temps d’évoquer les motivations.
Selon Patrick Quinn et Rahim Faiez, deux correspondants de l’Associated Press, sur 21 cas recensés par la coalition occidentale entre septembre 2007 et mai 2011, huit incidents « ont eu pour origine le stress du combat ou des ennuis personnels ; sept ont eu des causes indéterminées ; quatre ont impliqué des membres des forces de sûreté afghanes qui avaient rallié les insurgés ou qui éprouvaient de la sympathie à l’égard de leur cause, et deux ont impliqué des attaquants prétendant être des policiers ou des soldats afghans ». Mais ces statistiques sont bien entendu peu représentatives, le nombre de cas relaté est faible et elles ne tiennent compte que des épisodes violents. Combien de « taupes » discrètes échappent-elles à la détection car se contentant de renseigner les taliban et autres moudjahidines sans faire de vague ? Malgré ses défauts, ce constat met cependant en exergue une des caractéristiques du phénomène : la grande diversité des motivations poussant les infiltrés à passer à l’acte. Lorsque ces motivations sont d’ordre idéologique, elles peuvent parfois résulter de manipulations psychologiques où l’horreur le dispute à l’abject.

Le viol comme instrument de manipulation

On le sait, les actes sexuels sodomiques sont fermement condamnés par l’Islam mais il s’agit là d’un interdit qui se heurte de plein fouet à une coutume afghane ancestrale récemment ressuscitée, à savoir le « bacha bazi ». Celle-ci consiste littéralement à jouer avec les « bacha bereesh », expression désignant des jeunes garçons aux joues glabres. Dans cette société afghane sexuellement cloisonnée, les femmes sont « priées » de rester claquemurées lorsqu’un hôte honore la maison de sa présence. Mais cet hôte, il faut malgré tout le traiter avec déférence. D’où le recours à des enfants de sexe masculin censés servir les boissons, présenter les mets puis se travestir afin de divertir l’assistance voire plus si affinités. Ce « plus » inclut en l’occurrence l’offre occasionnelle de services sexuels.
Cette manière de viol pédophile institutionnalisé contribue à créer un climat délétère susceptible d’ouvrir la voie à diverses manipulations psychologiques. Ainsi, le 3 novembre 2009, Gulbuddin, un policier afghan de 25 ans jusque là connu pour être particulièrement digne de confiance, saisit soudainement son arme puis abat cinq militaires britanniques, en blesse six autres et fait de même pour deux Afghans. Kelley Vlahos a enquêté sur ce drame ; publiant le résultat de son investigation sur le site Antiwar.com, il précise : « la raison pour laquelle il a ainsi agi, selon Christina Lamb, journaliste du Sunday Times qui cite en cela deux de ses compatriotes ayant connu Gulbuddin, est qu’il avait été sauvagement battu, sodomisé et abusé sexuellement par un officier afghan qu’il considérait être le protégé des Britanniques ». Les taliban sautent bien entendu sur l’occasion et ne manquent pas de clamer haut et fort que le coupable était un des leurs. Peut-on aller jusqu’à conclure qu’ils l’ont manipulé ? C’est au moins possible sinon probable. Car plus généralement, on constate que diverses têtes pensantes de l’hydre terroriste ne détestent pas instrumentaliser à l’occasion la honte qu’éprouve la victime d’un viol dans le but de favoriser leurs sinistres desseins. C’est une des méthodes qui aurait été employée par Samira Ahmed Jassim, une Irakienne âgée de 51 ans. Elle aurait organisé le viol de femmes afin de les convaincre ensuite que la seule manière de se « racheter » consistait à embrasser la très éphémère profession de kamikaze. On retrouve le spectre de l’homosexualité liée à la pédophilie en Algérie. Abu Baçir El Assimi, un « ex » de la branche locale d’al-Qaeda, l’affirme : « un acte sexuel accompli sur des jeunes recrues âgées de 16 à 19 ans était un moyen d’obtenir de leur part qu’ils accomplissent des opérations suicides ». Rapportés par Tom Newton Dunn, un journaliste du média britannique The Sun, ses propos sont corroborés par le biais de sources judiciaires dont on peut cependant s’interroger quant à leur impartialité. Lorsqu’en janvier 2009 trois kamikazes sont tués suite à l’attaque d’un checkpoint dans la ville de Tademaït, le cadavre de l’un d’eux, un jeune homme de 22 ans, est autopsié. Les termes du rapport rédigé par le médecin légiste sont sans appel : son arrière-train porte des traces explicites de pénétration, la dernière n’ayant eu lieu que quelques heures avant l’escarmouche mortelle. Info ? Intox ? Propagande ? Dans la mesure où les faits seraient avérés, le kamikaze était-il consentant ou a-t-il été victime d’un viol puis manipulé ? La question reste à l’heure actuelle sans réponse…


Jean-Jacques Cécile, journaliste indépendant et écrivain, a appartenu pendant dix-huit ans aux forces armées françaises où il a été formé à l’acquisition du renseignement en territoire ennemi. Il éclaire ici une réalité déjà ancienne que vient d’illustrer l’assassinat de quatre militaires français par un membre de l’armée afghane.

  

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